Christian Cannuyer, athois de naissance, illustre son attachement aux traditions locales à travers son tableau représentant Madame et Monsieur Goliath de la ducasse d’Ath. Cet ancrage dans le passé résonne également avec ses réflexions sur la monarchie : un symbole de continuité, de stabilité et d’unité.
©️ 2025 Draguet Maëlyn
Christian Cannuyer, historien et égyptologue de renom, est une personnalité bien connue dans le milieu académique et médiatique belge. Président de la Société royale des orientalistes belges, il a enseigné pendant plus de 30 ans l’histoire des Églises orientales à l’Université catholique de Lille. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les monarchies européennes, il est aussi un expert régulièrement invité par les médias pour commenter les grands événements royaux. Rencontre avec un passionné aux multiples connaissances.
Maëlyn Draguet : Comment la monarchie peut-elle rester pertinente pour les jeunes générations dans un monde dominé par les réseaux sociaux et la culture numérique ?
Christian Cannuyer : Tout d’abord, il faut rappeler que la monarchie, c’est avant tout un symbole. Le roi est une sorte de drapeau vivant qui a pour but de renforcer le lien social. Quand le roi Philippe a présenté la princesse Élisabeth lors de ses 18 ans, il a dit : « La monarchie, c’est avant tout une institution humaine. » Et ce que l’on peut remarquer aujourd’hui, c’est que dans tous les pays d’Europe qui sont restés des monarchies parlementaires et donc démocratiques, il y a une forte adhésion de la population à cause de cette dimension humaine. Je ne vois donc pas de contradiction entre cette réalité-là, la pertinence de la monarchie et l’avènement des réseaux sociaux, qui sont donc a priori des réseaux qui devraient être humains. Bien sûr, on dit que la jeunesse actuelle est moins attachée, moins sensible à cette institution qu’elle peut trouver ringarde et dépassée, mais c’est ce qu’on disait déjà il y a 40 ans. Les jeunes vieillissent et, à partir d’un certain moment, ils se rendent compte que, finalement, ce système-là, il a des avantages. C’est peut-être bien d’avoir au sommet de l’État quelqu’un qui ne tend pas la main pour dire : « Élisez-moi », « Votez pour moi ». Après tout, le roi, il n’a pas demandé d’être là où il est. En quelque sorte, c’est quelqu’un dont la vie est sacrifiée. Et ça lui donne un label de crédibilité, d’authenticité.
M.D. : Pensez-vous que l’image de la monarchie a évolué avec les nouveaux moyens de communication, notamment les réseaux sociaux ? Si oui, comment ?
C.C. : Dans le passé, les souverains étaient très distants, on ne connaissait pas bien leur vie, ils ne s’exposaient pas beaucoup. Avec le temps, ils se sont faits à cette idée que notre société réclame davantage de communication et ils ont joué le jeu. Toutes les familles royales européennes ont été pionnières en la matière. Elles ont ouvert des sites internet très tôt, elles communiquent par les réseaux sociaux. Ils ont pris le pli de cette communication, en veillant tout de même à un certain équilibre, parce que, bien entendu, les rois ne sont pas des people. Les monarchies doivent être vues, mais tout en conservant une part de mystère et de magie. Il faut savoir rester présent et accessible, mais tout en maintenant un certain décalage. La reine Élisabeth d’Angleterre disait toujours : « Il est important que je sois vue au moins une fois par jour et que je sois bien vue. » Évidemment, la reine Élisabeth, c’était un cas tout à fait particulier à cause de la longueur de son règne, puis c’était une icône universelle. Mais on dit que plus de 70 % des Britanniques ont au moins rêvé une fois qu’ils prenaient le thé avec la reine. C’est très significatif.
M.D. : La monarchie représente-t-elle encore un symbole de stabilité et de continuité, ou son rôle est-il désormais plus symbolique et cérémonial ?
C.C. : Le rôle est essentiellement symbolique, mais je prétends que le symbole est quelque chose d’important dans nos sociétés. On a besoin de symboles. On ne peut pas imaginer une équipe de football sans maillot, sans ses couleurs. On vit beaucoup sur le mode symbolique parce que le symbole réunit. Et je trouve que les jeunes, aujourd’hui, ont une culture très symbolique. Par exemple, il est évident que l’expansion de l’usage du tatouage ou l’attention portée au look, ça relève d’une culture du symbole. On en a besoin. Le symbole fait vivre une société. Et c’est un peu ce qui manque aux hommes politiques, parce qu’ils ont toujours une part d’ambition calculée qui fait qu’ils ont du mal à s’ériger en symbole. Alors que dans l’institution royale, il y a une part d’affectivité. Un roi, on l’appelle par son prénom, ça, c’est significatif. On connaît la famille, on suit l’histoire de la famille depuis des générations et des générations. C’est une famille, parmi les autres, qu’on connaît, plus ou moins, et dans laquelle on peut, d’une certaine manière, se reconnaître ou au moins reconnaître qu’elle représente quelque chose pour l’identité de notre pays.
M.D. : Comment percevez-vous l’acceptation de la monarchie parmi les jeunes ? Y a-t-il une fracture générationnelle par rapport à son rôle et sa place dans la société ?
C.C. : Il y a régulièrement des sondages qui montrent qu’effectivement, les jeunes sont peut-être moins attachés, moins intéressés. Mais du temps de ma jeunesse, on disait déjà que les jeunes ne s’intéressaient plus à la monarchie. Et puis, finalement, on voit qu’on évolue, on mûrit avec le temps. On s’assagit, on pèse le pour et le contre. Et parfois, ce qui nous paraissait appartenir à un outrage, aux valeurs de nos parents, de nos grands-parents, avec l’âge, on se dit que ce n’est pas si mal. Donc je crois qu’on ne peut pas projeter l’évolution d’une société à partir d’une radioscopie de la jeunesse à un moment donné, parce que la jeunesse, elle évolue.
M.D. : Les monarchies européennes sont souvent vues comme des institutions « héritées » du passé. Mais avec les mouvements sociaux modernes, pensez-vous que la monarchie doit se réinventer pour perdurer ou est-ce que son rôle doit rester figé dans la tradition ?
C.C. : La monarchie s’est toujours réinventée parce que, dans le passé, elles étaient des monarchies qui détenaient un grand pouvoir politique, parfois un pouvoir très autoritaire. Et puis, au XIXe siècle, elles se sont adaptées à la démocratie parlementaire. C’est une institution qui a toujours pu s’adapter, qui s’adaptera toujours et encore. Mais la monarchie, tout en évoluant, nous permet d’avoir un ancrage dans le passé. Moi, je suis convaincu qu’on ne peut pas, contrairement à l’adage marxiste, faire du passé table rase. Nous sommes tous des héritiers. On le sait très bien et de mieux en mieux aujourd’hui, nous sommes tous tributaires de notre ADN. La monarchie fait partie de notre ADN historique. C’est quand même impressionnant, quand vous êtes devant le roi d’Angleterre, par exemple, de vous dire qu’il est l’héritier d’une lignée de plus de 1000 ans de souverains. Même chose pour le roi du Danemark, qui descend des chefs vikings. La monarchie, c’est donc, au final, une grande famille qui ne cesse d’évoluer.
Maëlyn Draguet
